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INTRODUCTION
I
SOMMAIRES

La ville éternelle

L’Hindou détacha sa ceinture de sécurité, rajusta son turban et suivit les autres passagers du Boeing d’Air India. L’hôtesse lui souhaita un agréable séjour à Rome et elle le dirigea vers le poste des douanes situé à l’autre bout du très moderne aéroport Lenardo Da Vinci.
Des touristes de provenance et destinations diverses couraient dans tous les sens, mais l’Hindou, stoïque, gardait son calme et sa sérénité.
Il venait d’un pays où le soleil tape si fort  que les habitants semblent sous l’effet constant d’une perpétuelle insolation. Il marchait à pas cadencés comme quelqu’un qui sait où il va, jetant un coup d’œil nonchalant aux boutiques à souvenirs et à objets de luxe exonérés de taxes qui bordaient le parcours.

Parvenu à la douane, il présenta son passeport et retira du carrousel à bagages une mallette de cuir noir. Le temps de changer quelques roupies en lires et le car d’Alitalia le conduisit de Fiumicino à la gare Termini, au cœur de Rome. De là, il héla un taxi et demanda qu’on le transporte à la Via Germanico où il avait réservé une chambre. Introduit avec le cérémonial exubérant en usage dans les hôtels du pays, il gagna sa chambre. Une fois la porte refermée derrière lui, il déposa avec précaution sa valise sur une petite table et entreprit d’ôter son turban. Puis, joignant ses mains en une incantation silencieuse, il fit quelques gestes rituels et s’endormit.

Le lendemain, le soleil était déjà haut quand il émergea de sa somnolence. Il ouvrit les persiennes de la fenêtre et put apercevoir le dôme de Saint-Pierre qui pointait au beau milieu des toits des maisons avoisinantes.
L’Hindou ouvrit sa mallette non sans avoir soigneusement fait jouer les serrures d’un pouce respectueux. Il sortit alors une foule d’appareils de visée apparentés au théodolite, un compas gyroscopique et des instruments de géodésie en une panoplie complète du parfait topographe. Et il s’accroupit devant la fenêtre, faisant le point. Par de minutieux calculs angulaires, il détermina l’emplacement exact de l’endroit où il se trouvait et, ce travail terminé, il démonta son matériel et le remit en place dans la valise avec tout le soin nécessaire. Il referma doucement la boîte et se frotta les mains avec satisfaction. Après avoir noté consciencieusement le résultat de ses pointés, l’Hindou compulsa un grand livre dans lequel il se plongea non sans avoir, au préalable, chaussé une paire de lorgnons. L’examen fut long et laborieux.
Quand il se redressa, son œil reflétait un grand étonnement. Il était déjà venu à cet endroit de la ville Eternelle, mais il n’y avait là, à l’époque, que quelques collines parsemées d’une végétation rabougrie et traversées par un fleuve calme et ondoyant. L’Hindou sut alors que l’Occident n’avait pas encore accédé à l’éternité.

Michel GRANGER

Publié in Le Courrier de Saône & Loire Dimanche du 29 octobre 1989.
Dernière mise à jour : 26 avril 2011.


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