icône home © Michel Moutet, 2012
INTRODUCTION
I
SOMMAIRES

Superstition

Matthieu est superstitieux et il y a de quoi !

Il est né, en effet, un vendredi 13 à 13 heures 13 dans une clinique de Trets (Bouches-du-Rhône).

En tant que prématuré de 13 jours, on le mit en couveuse et, déjà, les ennuis commencèrent : la climatisation de l'appareil tomba en panne...

Heureusement, grâce à l'attention soutenue de son entourage, sa vie s'écoulait normalement. Toutefois, s'il lui arrivait de casser un miroir, il se hâtait d'aller en jeter les morceaux dans la rivière la plus proche sans manquer, bien sûr, de se couper presque à chaque fois.

Il veillait, naturellement, à posséder tous les talismans et autres amulettes dis­ponibles sur le marché ; et Dieu sait s'il y en a, même en faisant l'impasse sur celui qui a fait la réputation de la grande Duduche.

Ce luxe de précautions n'y faisait hélas pas grand chose et tous les malheurs de la terre semblaient, sans dérogation, converger sur lui...

Un jour, par exemple, alors qu'il faisait une petite promenade à travers champ, il eut la chance, si l'on peut dire, de découvrir un fer à cheval ; mais les circonstances de cette trouvaille eurent des conséquences plutôt lourdes de conséquence.

Puisqu'il tomba littéralement dessus, ce qui, en soi, n'a rien d'étonnant, les fers à cheval n'ayant pas l'habitude de se balader en l'air. L'ennui fut que la semelle métallique chevaline gardait un clou accroché à elle, lequel, bêtement, vint se planter dans son pied gauche. Il en résulta le tétanos et Matthieu ne dut son salut qu'à des injections répétées de sérum (13 pour être précis).

Un autre cas illustrant sa mauvaise fortune (doux euphémisme) fut celui qui survint alors qu'il se promenait dans une tréflière ; par un merveilleux hasard, il remarqua un magnifique farouch tétralobé et, en se baissant pour le cueillir, il contracta un violent lumbago dont la guérison se fit attendre plus qu'il ne faut : treize jours pour être exact !

Certes, il réussit pleinement ses études mais la patte de lapin qu'il possédait toujours sur lui, malgré l'odeur, lui donna à penser qu'il n'en aurait peut-être pas été de même sans elle. En tout cas, cette manie permanente de toujours tripoter ce gri-gri occidental lové au creux de sa poche lui valut des remarques désobligeantes de la part de certains examinateurs. Par contre, le manège sembla fasciner quelques camarades du sexe opposé dont il tira avantage, si l'on ose dire.

Ainsi, obtint-il successivement bac et BTS avec une moyenne de (devinez !) 13, ce qui, somme toute, est honorable sans être transcendant.

Son service militaire national dura les douze mois règlementaires, plus un de rabiot même s'il ne comprit jamais pourquoi on lui avait demandé ce petit supplément. Il lui fallut, comme de juste, écrire treize lettres pour dénicher un emploi, mais, de nos jours, c'est plutôt une belle performance.

Fumeur occasionnel, il évitait d'allumer trois cigarettes avec une même allumette, non par esprit d'économie, mais parce que la seule fois où il s'y exerça, en s'avançant pour offrir du feu à son entourage, cela lui valut une méchante brûlure au bout du doigt qui eut beaucoup de mal à se cicatriser.

Ayant donc acquis une situation confortable, il se mit en quête d'une compagne mais là encore ses tergiversations devant d'éventuelles tracasseries du destin ne lui facilitèrent pas la tâche.

Si, par bonheur, il dansait, les pieds de sa cavalière, immanquablement, venaient se loger sous les siens ; d'où un assez mauvais effet, surtout au cours d'une lambada. Si par aubaine, une demoiselle cédait à son doux regard, soit il manquait le rendez-vous (embouteillages obligent), soit son automobile avait des ratés ou, plus simplement, il en oubliait l'heure.

Une fois, cependant, plusieurs nœuds dans son mouchoir ne lui passèrent pas inaperçus et sa voiture démarra docilement au quart de tour. Il trouva une place miraculeuse sur le parking qu'il convoitait, non loin du café où devait avoir lieu l'entrevue. Mais, pressant le pas sur le trottoir, il passa sous une échelle... bravant les éléments. C'en était trop. Un pinceau de peintre malencontreusement lâché ne rata pas sa cible même si celle-ci était mouvante.

L'issue de l'opération fut, elle, émouvante et cet aspect des choses resserra plutôt les liens entre Matthieu et son amie qui, d'amicaux, devinrent tendres.

S'étant acheté un véhicule neuf, Matthieu poussa la promenade d'essai jusqu'au domicile d'un ami qu'il n'avait point vu depuis longtemps et duquel il reçut un chaleureux accueil. Il s'appelait Antoine. Evoquant des souvenirs paramilitaires, coutume toujours appréciée au demeurant :

– Te souviens-tu, s'exclama Antoine du jour où, faisant le mur de la caserne, tu as atterri aux pieds de l'adjudant David ? Plus précisément d'ailleurs juste dessus !

– Hélas oui, répartit Matthieu; treize jours au trou !

– Et la fois où, en rampant pour le parcours du combattant, tu as laissé un morceau du treillis et une partie de toi-même sur un traître tesson de bouteille, continua l'autre, emporté par sa joie de revoir son ami.

– Hélas oui, rétorqua Matthieu ! Treize points de suture.

Au cours de cette conversation de haute portée philosophique, les verres s'étaient remplis – et vidés bien entendu – à un rythme cadencé. On cause, on cause. L'heure avait tourné et, bientôt, Matthieu dut se résoudre à prendre congé d'Antoine, tout en lui promettant de le revoir avant treize ans.

Sur le chemin du retour, à la sortie d'un virage difficile à négocier, Matthieu donna un coup de volant à droite lequel n'avait plus tout à fait la précision désirée. Il est vrai qu'il s'agissait d'éviter un chat noir qui s'aventurait là.

La voiture sembla se désolidariser de la chaussée et être happée par le précipice.

Et on était un vendredi...

Un vendredi... onze.

Il était minuit... douze.

La voiture fit... deux tonneaux.

Matthieu était-il exorcisé ?

Non, il était mort.

Michel GRANGER & Michel PIERRE

Publié in Le Courrier de Saône & Loire Dimanche du 21 janvier 1990.
Dernière mise à jour : 2 mai 2011.


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