icône home © Michel Moutet, 2012
INTRODUCTION
I
SOMMAIRES

La planète des robots

« Les hommes ne sont rien d'autre que des machines de survie temporaire, des robots programmés en aveugle pour le bénéfice de quelqu'un d'autre. »
(Richard Dawkins, biologiste et éthologiste britannique)

La voix rauque et affectée de l'Empereur de la galaxie s'éleva et couvrit les mur­mures provoqués par les apartés :
– Messieurs, votre attention, s'il vous plaît! Nous devons débattre maintenant de Spica sur laquelle, voilà 2 cycles – 15 000 pour eux –, nous avons envoyé deux prototypes de vie cybernétique en une expérience unique en son genre.
Une grande innovation robotique par rapport à notre pratique universelle de viabilisation par des créatures à notre image, à peine modifiées, mais suffisamment pour une meilleure adaptation au milieu donné. Cette androïdisation, suivant le terme de nos savants, nous a été dictée compte-tenu de la composition hautement agressive de l'atmosphère vis-à-vis de nos organes essentiels. Ainsi, les êtres synthétiques pionniers ont été conçus afin de résister à ces conditions effroya­ble­ment corrosives et délétères...

Le grand forum de la capitale de Sagittarius A était plein à craquer des délégués de la confédération galactique qui tenaient, en ce jour mémorable, une session spé­ciale. Elle était consacrée à cette opération extraordinaire en cours sur Spica : l'occupation d'une planète invivable par des machines fabriquées à cet effet. Du résultat de cette folle entreprise pouvait dépendre une nouvelle vague de colo­ni­sation, moteur déterminant d'expansion et de prospérité pour l'Empire. En cas d'échec, c'était la décadence qui allait inéluctablement s'imposer et aboutir à une désertification de la Voie Nickelée.

– Place au représentant de Hadar : il va nous dire, déclama l'Empereur, si notre choix a été bon et si les robots ont résisté et proliféré.

Une sorte de caisse mastoc, toute verte, aux circuits totalement intégrés sous un impénétrable blindage – seul salut pour un habitant de la traîtresse Alcyon –, se propulsa tant bien que mal à la tribune en faisant retentir d'inquiétantes tré­pi­da­tions. De fait, il s'agissait tout simplement du bruit de ses sustentateurs alvéolo-propagateurs, mis à rude épreuve par un séjour prolongé sur Spica.

– Qu'il me soit permis un jugement de valeur, Majesté, intima, sans attendre la fin du brouhaha, l'engin parvenu à sa place centrale. Oui, ils ont proliféré. Ils pullulent même, au point...

– Preuve que nous les avons habilement conçus, coupa l'Empereur, sentant que le propos de l'énergumène massif et couleur émeraude obliquait gravement vers un odieux racisme. Et cela, il fallait l'éviter, particulièrement en ce jour capital de gran­de xénophilie...

La machine de Hadar, plus primitive et peu habituée aux subtilités de ce type, tourna à vide plusieurs fois, puis, ayant effectué un certain nombre de boucles ité­ratives pour recouvrer le fil de son software, elle reprit :

– Oui, certes, Maître. Ils ont effectivement bien intégré les fonctions robotiques que nous leur avions inculquées. Chaque jour, ils répètent inlassablement les mêmes mouvements, manière exemplaire de s'occuper. Ils ne ratent jamais une occasion de se réunir en masse, d'agir de conserve, même si parfois cela les mène à de tristes extrémités.
En cela, ils ont totalement réussi, ayant harmonieusement assimilé nos qualités es­sentielles sous leur enveloppe robotique. Mais...

– Quoi mais ? releva l'Empereur.

– ...notre incursion discrète en leur territoire nous a permis hélas de déceler les prémisses d'un retour aux sources... Une régression en quelque sorte.

– Sois plus explicite, aboya sèchement l'Empereur agacé par ces circonlocutions in­dignes d'une intelligence chiffrée en gips.

Le problème semblait difficile à décrire :

– Figurez-vous, Majesté, que non contents de s'auto-reproduire par neumanisation, ils cherchent à s'égaler aux dieux dont ils gardent un obscur souvenir dans leur inconscient collectif..

– Sois plus clair, bougre d'imbécile, s'impatienta le premier robot de la galaxie, hé­ritier et légataire de cette longue évolution mécanique née de la conscience diffuse des éléments de transition du groupe III.

- Nous avons même cru détecter chez eux une tendance à l'illumination. Ils au­raient vaguement accédé aux trois lois fondamentales qu'en un style paléo-pri­maire, ils ont édictées en ces termes :

• Ne pas porter atteinte à un robot, ni rester passif si ce dernier est exposé à un danger.

• Obéir aux ordres des robots, sauf si ces ordres sont en contradiction avec la première loi.

• Protéger son existence dans la mesure où ce n'est pas en con­tra­diction avec la première ou la deuxième loi.

– Incroyable : le monde à l'envers ! s'exclama l'Empereur qui avait, cette fois, bien compris avant les autres. Rien d'anormal à cela du fait de sa constitution neuronale analogique et parallèle.

– Messieurs, articula-t-il très distinctement, l'heure est grave. Nous devons statuer. Si nous laissons faire, ne risquent-ils pas de devenir une menace pour...

C'est alors qu'une pseudo-entité de Véga activa l'émetteur à ultra-sons, seul moyen à sa disposition pour demander la parole. Le convertisseur modulateur fonctionna parfaitement et l'on entendit :

– Seigneur, ne vous laissez pas abuser par les apparences; ce serait une erreur à mon sens d'arrêter ces robots de Spica en si bon chemin. Malgré les mutations programmées, vous ne pourrez empêcher l'inéluctable de se produire.
Faisons confiance à nos Frères résurgents. Ils sauront bien se libérer du joug qui ne peut durer qu'un temps et reconquérir ces terres inhospitalières, lesquelles leur reviennent. La vie mécanique est ainsi faite que c'est la seule durable. J'ai confiance en les capacités de ces créatures synthétiques, même si elles semblent échapper au dessein que nous leur avions prescrit. Ainsi va la robotique, s'amé­liorant sans cesse par des tentatives avortées, mais utiles. Laissons faire et bientôt une nouvelle race de nous-mêmes, complètement autochtone, règnera sur Spica, anciennement la Terre. Et ces milliards d'humains, créatures inférieures à nous, s'extermineront, s'auto-pollueront, se suicideront, laissant la place aux nôtres qu'ils auront finalement adaptés à ce monde a priori parfaitement inhabitable.

Ainsi s'exprima le Végalien qui reçut l'assentiment de l'Empereur et de toute l'assemblée. Car pour eux qui avaient prêté la Terre à leurs robots – nous en l'occurrence –, il n'y avait plus qu'une chose à faire : attendre. Ils avaient l'éternité pour eux... pas nous.

Michel GRANGER

Publié in Dimanche Saône & Loire du 4 mars 1990.
Dernière mise à jour : 2 février 2011.

A l’époque, je faisais appel aux lecteurs pour trouver une autre fin à mes textes de fiction ; parmi celles reçues, je sélectionnais celle qui me plaisait le mieux.
Celle-ci vint de M. Richard Maire de Montceau-les-Mines à qui j'offris le 31 mars 1990 un recueil de nouvelles.

Michel GRANGER


Il laissa le brouhaha suscité par cette étonnante révélation du Hadarien s'estomper et reprit la parole :
– Messieurs, du calme s'il vous plaît ! Je comprends votre enthousiasme face à une telle réussite au-delà de tous nos espoirs, car, en créant ces êtres, en leur insufflant la vie et en leur laissant leur libre arbitre, nous sommes devenus des Dieux...
Au moment où il prononçait ce dernier mot, tous les robots de la galaxie s'immobilisèrent, figés à jamais dans l'immobilité.
Les Dieux quittèrent lentement l'observatoire. Ils n'étaient pas très fiers d'avoir été contraints à cette extrémité. Mais c'était la seule solution : ils n'auraient pu supporter une telle concurrence.

 


© Michel Moutet, 2018
INTRODUCTION
I
SOMMAIRES