icône home © Michel Moutet, 2012
INTRODUCTION
I
SOMMAIRES

Prophylaxie

Les Murdoks débarquèrent discrètement en divers points de la planète : le désert de Gobi, l'altiplano péruvien, un plateau himalayen – pour le vaisseau-mère, c'est-à-dire le porte-soucoupes –, une zone rurale de Californie et un village de la Creuse profonde... Conformément à leur méthode, depuis longtemps nourrie aux sources de leurs nombreux succès et frappée au coin de l'habitude. Pour qu'un diagnostic soit valable, ne doit-il pas perturber le moins possible le terrain sur lequel le mal sévit et multiplier les recoupements ?

En l'occurrence, cette fois, c'étaient les hommes de la Terre qu'il s'agissait d'aus­culter ; eux qui, selon toute vraisemblance, avaient été très récemment con­taminés. Du moins les effets semblaient très en deçà de ce que l'expérience des Murdoks laissait craindre. Mais cependant, des symptômes patents, des prodromes indis­cu­ta­bles, avaient alerté la communauté galactique. Rapidement, furent sollicités les Murdoks, les spécialistes spatiaux de la décontamination. Et les voilà maintenant à pied d'œuvre.

L'un d'eux, grossièrement métamorphosé en humanoïde pour faire couleur locale, s'est maladroitement transporté nuitamment sur une petite route de campagne française et il s'est planté là, au beau milieu, en ayant soin de faire reposer sur le sol ses deux extrémités sensées servir de support de sustentation. L'attente n'a pas été longue. Une espèce de gros coléoptère glissant au ras du sol s'est présenté avec de gros yeux lumineux éclairant le Murdok immobile et impassible. « Tiens, ils ont déjà domestiqué les insectes. Pas mal pour un début. », se dit-il à lui-même.

Crissement, claquement. L'extraterrestre fait cesser ce bruit saugrenu encore issu de la carapace sombre, histoire de pouvoir engager le dialogue dans les meilleures conditions.

– Bienvenue à toi, homme de la Terre, lance-t-il télépathiquement.

La créature qui s'approche méfiante, s'arrête net :

– !, fait-elle laconiquement.

Le Murdok pousse un soupir de soulagement grâce au simulacre de poitrine dont il s’est doté selon les indications reçues de l’équipe de prévention, laquelle avait pré­cédé les pathologistes ici sur Terre et dressé un portrait-robot des aborigènes.
Dieu soit loué, le mal semble encore plus bénin que prévu ! »

– Nous sommes les Frères du Cosmos, hasarde le Murdok, adoptant une formule qui a fait ses preuves.

– ?, répond l'autre.

Le Murdok ne peut s'empêcher de tourner au vert en une attitude spontanée cor­respondant chez lui à ce que nous appelons un éclat de rire. Est-il besoin de pousser plus loin la "consultation" ? Oui. En médecin consciencieux, il effectue un examen mental complet à distance de son vis-à-vis figé. Et maintenant, il rosit de surprise, ce qui, mélangé au vert, lui confère un aspect plutôt livide. Effectivement, l'affection est bien là dans une forme certes atténuée mais incontestable. L'atteinte est manifeste et heureusement les effets en sont très très limités. Il est temps de délivrer ce pauvre peuple d'un fléau si menaçant, gangrène panspermique, cancer des galaxies, chancre des mondes habités. Les Murdoks factureront cher leur intervention mais ils ne sont pas venus pour rien. La sécurité sociale universelle ne rechignera pas à rembourser les frais tant les conséquences morbides auraient pu être catastrophiques...

Si le Murdok dépêché dans l'Himalaya est aussitôt confondu avec une nouvelle espèce de yéti, ayant déclenché la panique à chaque fois qu'il voulut établir un contact, il n'en est pas de même en Californie. Là, l'envoyé de service est comblé et il peut transmettre un rapport montrant l'urgence des mesures à prendre.

La jeune personne qu'il y rencontre semble dangereusement lucide et il lui faut beaucoup de maîtrise pour ne pas être lui-même démasqué de la plus magistrale manière. A peine s'est-il montré que la belle terrienne s'adresse à lui comme si elle connaissait sa mission de longue date.

– II y a longtemps que je t’attends, profère-t-elle, et l'étranger a du mal à com­prendre. Un comble pour un Murdok ! Elle le regarde, le visage illuminé d'un émer­veillement confinant à la béatitude.

Après un instant de flottement, le Murdok procède à son examen, soucieux de ne pas manquer à sa tâche, tandis que la jeune femme, en proie à une sorte de ravissement, vient se blottir tout contre lui. Il en voit ainsi son diagnostic facilité, mais il se met à craindre le pire quand les bras potelés se referment sur son immatérialité.

Elle n’esquisse aucun mouvement de répulsion, au contraire, et continue de mi­nauder.

L'entité venue d'ailleurs plonge plus avant dans l'esprit de l'Américaine. Et ce qu'elle y découvre la comble d'aise. Le mal semble ici sorti de sa latence. Le Murdok le sent bouillonner dans ce corps palpitant à un degré que ne peut expliquer naturellement l'attitude ambiguë de cette femelle. Voilà donc que déjà ils ont découvert le moyen de survolter la maladie par voie chimique afin d'en goûter les séquelles les plus agréables. Quel gâchis mais aussi quelle déchéance prématurée ! Une telle attaque sans aucune prise systématique est sans appel. On doit agir vite.

– Emmène-moi avec toi là-haut. Emporte-moi loin d'ici, perçoit-il effaré, tandis que la fille continue à lui sourire à travers ses phantasmes de droguée.

Décidément la crise est sérieuse même si ses manifestations manquent de co­hé­rence. Comme si elle avait de brusques élancements très aigus entrecoupés de phases d'ineptie totale. Un disque de Mozart rayé en quelque sorte.

Silencieusement, le Murdok s'estompe et regagne sa base.

La séance de synthèse qui suivit cette expertise thérapeutique de l'esprit humain sur Terre, en présence de tous les Murdoks psychiatres, fut houleuse. Les partisans d'une solution tempérée ayant du mal à calmer les extrémistes. Puisqu'il s'avérait que chaque être humain était contaminé à un degré divers, une solution radicale d'extermination ne devait-elle pas être adoptée derechef ? Il y eut beaucoup de pour ; pas assez heureusement.

Finalement l'action de guérison prévalut même si elle impliquait un processus de vaccination ultérieur pour éviter les rechutes éventuelles.

Et pour éteindre l'intelligence de tout cerveau humain, les Murdoks bombardèrent l'atmosphère terrestre d'ondes delta capables d'abâtardir le pur génie en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

Car ce grand mal dont souffrait l'humanité et qui avait motivé la visite des Mur­docks, c’était cette petite flamme spirituelle qui anime le cerveau de l’homme mais tourne si souvent en déraison et problématise son avenir...

Désormais, les Terriens pouvaient dormir tranquilles, sans se soucier du len­de­main…

Michel GRANGER

Publié in Le Courrier de Saône & Loire Dimanche du 9 octobre 1988.
Dernière mise à jour : 17 décembre 2015.


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