icône home © Michel Moutet, 2012
INTRODUCTION
I
SOMMAIRES

L'olibrius

– Allo ! Oui, ici le S.AM.U...

– Comment ? Un malade avec beaucoup de fièvre... Oui... Troubles intestinaux... Bon, d'accord. Ne faites rien, nous arrivons tout de suite. A quelle adresse ?... Rue des Imprimeurs, n° 3, au rez-de-chaussée à gauche. O.K. A tout à l'heure.

Denise raccroche et met très rapidement au courant les membres de l'équipe numéro 2 dirigée par Stéphane, jeune interne qui rêve déjà de Médecins du Mon­de. Christian, l'infirmier faisant office de chauffeur, ronchonne : « Rue des Impri­meurs, c'est dans la vieille ville, dans ce quartier voué à la destruction pour réno­vation. Il n'y a que des squatters par là ».

Gyrophare en action, l'ambulance a tôt fait de franchir la Porte-des-Fleurs puis, par la rue des Merciers, de parvenir rue des Imprimeurs. Christian a raison. Les mai­sons sont abandonnées à leur vétusté, impitoyablement condamnées à disparaître sous les coups de boutoirs des bulldozers. Les gens qui circulent dans les rues ont tout à fait l'air de vagabonds temporairement ancrés.

Au n° 3, les portes sont battantes sur le couloir d'entrée. Rien à droite. A gauche, le seuil franchi, Stéphane aperçoit immédiatement un matelas mis à même le sol sur lequel est étendu son malade. Nul compagnon à ses côtés. Les pièces sont déses­pé­ré­ment vides, à part quelques objets sans valeur épars...

Stéphane se penche sur l'homme et l'ausculte : pas la moindre réaction. Il faut le transporter d'urgence à l'hôpital. On attend quelques minutes que quelqu'un se manifeste, mais comme rien ne vient, le départ a lieu. Un mot est toutefois laissé : « Nous avons transporté le malade à l'hôpital Beauvoir. Si vous voulez des nouvelles, les visites sont autorisées de 10 h à 18 h ».

Depuis deux jours, l'équipe de Beauvoir s'acharne sur Gutenberg ; c'est ainsi qu'on a baptisé l'inconnu de la rue des Imprimeurs faute d'en savoir plus sur l'infortuné, lequel n'a vu encore personne venir s'enquérir de son état.

Stéphane a, tout de suite, subodoré un cas exceptionnel. L’analyse du sang a révélé une maladie qu'on croyait pratiquement disparue de nos régions depuis la généralisation de la vaccination : la typhoïde dont le traitement est bien connu, heu­reusement ; mais Gutenberg est fortement atteint. Alors, on lutte tant qu'on peut...

En outre, l'examen morphologique du malade a montré une particularité qui a in­tri­gué tout le monde : son auriculaire n'a que deux phalanges et il est nettement détaché de l'annulaire, formant une espèce de deuxième pouce, symétrique du premier. Qui est donc cet olibrius, surgi du néant, atteint d'une maladie rarissime et anormalement constitué ?

Au matin du troisième jour, un mieux se manifeste. Gutenberg a repris des cou­leurs. Il entrouvre même les yeux au moment où Marie-Rose renouvelle les flacons de perfusions qui le soignent et le nourrissent à la fois. Elle l'a vite remarqué, lui sourit et adresse quelques paroles banales de circonstance :

– Alors, ça va mieux ?

L'autre la regarde fixement, puis ferme les yeux sans répondre. La journée se dé­rou­le calmement.

Le lendemain matin, quand Marie-Rose entre dans la chambre, le malade n'est plus seul ; un visiteur est là.

– Puis-je voir un médecin ?, demande ce dernier.

Justement, Stéphane termine son tour de garde et il est tout près.

– C'est mon frère, déclare le nouveau venu, je veux le ramener chez nous !

– Mais Monsieur, ce n'est pas possible. Votre frère n'est pas guéri. Il nécessite encore des soins. Et, rue des Imprimeurs, il ne trouvera pas le confort dont il a besoin.

- Rue des Imprimeurs, ce n'est pas chez nous, docteur. Si vous veniez avec nous, vous verriez que les conditions de vie y sont très bonnes et me diriez ce que je dois faire pour continuer à le soigner.

– Vous savez, ce n'est pas facile. Il faut beaucoup de médicaments, de matériel...

– Je suis prêt à acheter tout ce qui est nécessaire, coupe l'inconnu. Etes-vous d'accord pour me le fournir, ou m’indiquer comment me le procurer ? Je dois abso­lu­ment ramener mon frère dans les plus brefs délais.

Stéphane tente de raisonner Gutenberg bis – c'est ainsi qu'il l'a baptisé au fond de lui-même – mais celui-ci est têtu, et, après quelques discussions, Stéphane promet de tout préparer pour le début de l'après-midi et d'accompagner les deux frères « chez eux ».

A treize heures, Gutenberg bis est là, au volant d'une ambulance flambant neuve. Le malade y est installé avec précaution et, comme convenu, Stéphane se laisse embarquer. Le véhicule sort de la ville et se dirige vers la forêt de Liteaux. Il em­prunte une allée forestière pour stopper à l'entrée d'une clairière. Stéphane, in­ter­loqué, découvre un engin de forme oblongue, qui, manifestement, fait penser à la soucoupe volante de l'imagerie populaire.

Gutenberg bis vient auprès de Stéphane : « Je vais vous expliquer. Nous ne som­mes pas des Terriens. Nous venons de Carfia, vous savez, cette petite planète de la banlieue de Mars. La vie, sur Carfia, est tout à fait comparable à celle de la Terre mais nous n'y connaissons pas ce que vous appelez les microbes. Si bien que, si nous sommes en avance sur vous dans certains domaines – la preuve, c'est que nous pouvons venir sur Terre et vous observer depuis de nombreuses années déjà –, nous sommes, par contre, moins bien armés dans le domaine médical. »

« Or, au cours de notre dernière expédition chez vous, en Amazonie, un de nos hom­mes a dû boire une eau souillée ou, peut-être, goûter une plante polluée. Il a rapporté sur Carfia cette maladie qui s'est rapidement propagée. Mon frère est un dirigeant éminent : il fallait le guérir. Nous vous l'avons confié et je vous remercie bien sincèrement d'avoir réussi à le mettre sur la voie de la guérison. Mais je voudrais vous demander autre chose : sur Carfia, beaucoup d'autres malades au­raient besoin de soins que nous ne savons pas leur prodiguer. Voulez-vous venir nous aider ? »

Stéphane sourit avec bonheur : « Eh bien, moi qui voulais être Médecin du Monde, pense-t-il, me voilà intronisé Médecin de l'Univers ».

Michel GRANGER & Louis DIONNET

Publié in Le Courrier de Saône & Loire Dimanche du 9 avril 1989.
Dernière mise à jour : 29 mars 2011.


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