Les Cahiers du Réalisme Fantastique
icône Home © Michel Moutet, 2012
Michel Granger
Une biographie littéraire
Ben, non : à Malte, il n'y a plus d'espions ; juste des chats mendiants.
Michel GrangerPHASE 1

Comment ai-je contracté
la passion d'écrire ?

Voilà une question difficile : c'est un peu comme me demander comment j'ai pu attraper la varicelle dans les années 1950 sauf que, contrairement à cette affection infantile éruptive bénigne, la maladie d'écrire est inguérissable, du moins pour moi ; en effet, aujourd'hui, elle me tient fort encore un demi-siècle plus tard !

Comme pour toute pathologie – ou addiction – qui se déclare – ou s'établit –, il y a deux conditions à prendre en considération : le terrain (état de réceptivité plus ou moins propice) et le déclic (facteur déclenchant). Je vais essayer de les reconstituer autant qu'Ils puissent l'être (?).

Le terrain (bagage littéraire initial)

Ai-je eu, dans ma prime jeunesse, une culture littéraire forcée ou spontanée apte à préparer mon goût à l'écriture ? Voyons cela.

Autant qu'il m'en souvienne, avant 1954 (date de mon départ du cocon familial en pension à l'âge de 11 ans), les rares lectures qui me furent autorisées le furent par ma mère, Jeanne (1905-1982), laquelle, institutrice d'obédience laïque stricte de profession, fut confrontée au problème délicat d'accueillir son propre fils dans sa classe ; elle le résolut en ne m'intégrant jamais aux classements bien que je fusse noté ! Et ainsi pendant plusieurs années puisqu'il y avait, à l'époque, dans ce village (La Tagnière, 71190) du Morvan quasi natal pour moi (ma mère, en temps de guerre, était allée accoucher en zone libre dans la Nièvre, département limitrophe de la Saône-et-Loire), trois écoles primaires dans l'une desquelles j'ai passé mon enfance (l'ancienne « école des filles ») ; ma mère y avait en charge les classes intermédiaires CE1 et CE2 (cours élémentaires) devenues mixtes, soit 2 divisions.

Ma mère était soucieuse de ne pas mettre entre les mains de son rejeton tant désiré (quand je suis né, elle avait 38 ans et mon père 40 !) autre chose que des livres pour enfants et autres albums de journaux illustrés du temps : Journal de Bébé, Journal de Guignol, Donald (présenté par Hardi), Pierrot (le Journal des Jeunes), Vaillant (le Journal le plus captivant), Spirou, Tintin, sans compter Jeunes Années, magazine publié par l'Education Nationale.

Mes premiers livres pour enfants datent de 1946. J'ai gardé de cette époque une collection presque complète de Nounouche (1947/1951) et Zozo (1946/1947), ce qui ne me projetait pas dans les hautes sphères de la littérature enfantine pour les jeunes ! Parmi les autres, j'ai toujours un magnifique album des Contes de Perrault (choisis) et un bel album de Bicot (Hachette, 1933), dont la date de parution m'incite à penser qu'il a pu être un cadeau de ma marraine (la sœur de mon père) venant de son propre fils plus âgé que moi, devenu sénateur ! Ainsi que quelques Benjamin Rabier de provenance indéterminée.

Pas de quoi en tout cas pavoiser de mon côté pour trouver à ma propension à écrire l'effet incitateur des contes, fables ou autres classiques de littérature pour enfants.

Du côté paternel, on ne lisait pas beaucoup… à part l'Almanach Vermot ! Mon grand père, Jules (1878-1964), était, par contre, un merveilleux conteur ; il me racontait à la veillée des histoires vécues (et enjolivées ?) ayant pour théâtre le village de Saint-Didier-sur-Arroux, distant de 15 km de la Tagnière, là où la famille Granger avait fait souche (10 frères et sœurs). Des histoires où déjà intervenaient des personnages de différents statuts… certains plus aisés que d'autres. Les Granger se situaient dans la classe plutôt moyenne, une pépinière d'artisans dont des tailleurs ; mon père le fut toute sa vie comme confectionneur d'habits sur mesure pour les notables et riches fermiers du coin ainsi que mon grand père.

Aussi, plus que studieux à la lecture, je me vois plutôt, encore gamin, les soirs après souper, assis sur la table de la cuisine, l'oreille collée au haut-parleur du poste de TSF – pas de télé en ce temps-là –, appareil mystérieux juché sur une étagère, écoutant les émissions mythiques de Radio-Luxembourg comme la famille Duraton ou celles animées par Zappy Max : Quitte ou Double, l'Homme à la Voiture Rouge... et cherchant vainement d'autres propos intéressants sur les miaulantes ondes courtes.

Vint alors, comme nourriture intellectuelle oculaire toujours très banale :

- mon abonnement au Journal de Mickey, commencé quelques semaines après sa parution initiale (juin 1952). J'ai obtenu, plus tard les numéros antérieurs manquants et me souviens la joie intériorisée que l'arrivée par la poste du précieux colis des premiers numéros a provoqué en moi. Et la lecture que j'ai dû savourer comme un mets sublime qu'on déguste à petites doses ; Donald, Dingo et Onc' Picsou étaient mes héros préférés.

Est-ce là que ma curiosité fut éveillée avec la rubrique "Le saviez-vous ?" que je ne manquais jamais de lire ? C'est plutôt, mon plaisir à la lecture de BD qui remonte jusque-là.

- mon abonnement à Pilote Magazine : « le grand magazine illustré des jeunes ». Dès le numéro 1 (il date du 29 octobre 1959), où je découvris les dessins d'Uderzo et les textes de Goscinny. Pilote m'ouvrit à une vision moins étroite du monde que celle de mon Morvan familial, rural et très agraire, dominé encore par d'opulents nobles châtelains gros propriétaires des terres d'élevage de la région auxquels, enfant, j'étais astreint naturellement (?) de laisser la priorité à la boucherie du village (authentique) !

C'est dans Pilote que découvris des rudiments de cryptozoologie, de secrets d'illusionnistes, d'intelligence non humaine (animale et extraterrestre), mais surtout de futurologie et de voyages spatiaux distillés par le regretté Lucien Barnier (1918-1979), journaliste scientifique sans œillères (il était licencié en lettres !).

Enregistré de façon indélébile dans mes neurones mnémoniques, ce souvenir datant de cette période : je me vois, certes plus âgé, me réveillant durant des congés scolaires (j'étais interne en pension depuis la sixième et vécus très mal cette condition) et appelant ma mère qui s'empressait de venir ouvrir les volets pliants de ma chambre, et faisant la grasse matinée en compulsant ces journaux et albums, prenant mon petit déjeuner au lit (rare) ou bien, plutôt, descendant beaucoup plus tard dans la cuisine familiale.

Bizarrement, je ne garde aucune souvenance de la période où ma mère aurait pu me donner à découvrir les livres provenant de mes grands parents maternels (instituteurs eux aussi) qui avaient de la prédilection pour les ouvrages d'aventures ou de cape et d'épée, mais que je découvris beaucoup plus tard ; des volumes lus et relus (par qui ?) : R. Kipling, M. Zévaco, Féval Père & Fils, G. Aimard, F. Cooper, W. Scott et pas mal de "classiques" tels ceux de : E. Zola, A. Dumas, P. Benoit, Balzac, Hugo, etc.

Généralement protégés individuellement avec du papier bleu spécifique aux protège-cahiers de classe qui en cachait la riche iconographie de couverture, les éléments de ce trésor ne m'apparurent que beaucoup plus tard (voir "confidences familiales" : à venir), ma mère n'ayant pas jugé bon de m'en proposer quelques-uns déjà disséminés dans des armoires et des placards de la maison familiale.

Je ne sais comment et quand deux fascicules des Aventures du Comte Gaspard de Chavagnac, par le dessinateur-auteur Georges Omry (1880-1914), entrèrent dans la famille et me furent donnés ? Ils me fascinèrent, eux aussi couverts en bleu opaque et m'instillèrent certainement un goût pour les romans de cape et d'épée qui devait, en outre, être héréditaire.

Ma mère hésita aussi à m'alimenter en ouvrages classiques de ses fonds propres, si j'ose dire, dont les deux bibliothèques de la salle à manger étaient remplies. Aussi de nombreux ouvrages du Club du Livre du mois (éditeurs divers) auquel ma mère était abonnée, dont un « imprimé spécialement à l'intention de Michel Granger et offert par ma tante Madame Granger Catherine » (sic) [la femme d'un frère de mon grand père, institutrice, elle aussi] : Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, d'Edgar Poe. L'ai-je lu ? Je ne sais.

Je me souviens par contre m'être farci les 9 tomes des Thibault de Roger Martin du Gard mais serais bien en peine de dire à quelle date.

En septembre 1954, je partis donc la mort dans l'âme en pension au collège Bonaparte de la ville d'Autun, distante de 25 km de la Tagnière. Les premières années furent terribles et je passai mon temps à pleurer plutôt qu'à lire, attendant, dès le lundi, le samedi midi pour rentrer quelques heures parmi les miens, puis comptant les heures qu'il me restait avant de repartir pour une nouvelle semaine-galère. Ma mère m'avait inscrit en section classique. Pourquoi ? Je ne sais. J'appris donc le latin et le grec !

C'est autour de 1955-56 que je lu, sous la banquette d'une table de la salle d'étude, mon premier Bob Morane d'Henri Vernes dont l'intérêt, pas très immédiat, n'a eu de cesse, depuis, d'exercer sur moi ce pouvoir si reposant (plutôt lénitif ?) toujours renouvelé en cas de coup de fatigue intellectuelle et visuelle passagère. Qu'on me comprenne bien : je suis un fan d'Henri Vernes dont j'espère bien un jour avoir lu toute l'œuvre sauf si je meurs avant lui…

Ainsi donc, dans mon background littéraire, rien que de fort commun qui puisse expliquer une quelconque envie d'écrire. Ma mère m'a toujours confié qu'elle n'aurait jamais osé le faire elle-même. Mon père ne m'a jamais encouragé le moins du monde à m'engager dans cette voie qui conduit en quelque sorte aux travaux forcés (!) même si ma femme dit que c'est au nirvana et que ça me conserve !

Mais l'envie d'écrire m'est venue par un tout autre biais suite à un singulier traumatisme !


INTRODUCTION
I
PHASE 2